Publié le 06/04/2010 par Michael de Montlaur — Avant-guerre
Je sortais de l’hôpital d’Angers où j’avais été soigné pour une petite maladie contractée en décembre 1939 à Herbitzheim (Haut Rhin) Je souffrais seulement de ce qu’il est convenu d’appeler “un léger état dépressif”. Avant l’heure réglementaire du petit déjeuner, je m’habillais rapidement. J’allais tout de suite au lieu de mes “méditations” infantiles : un petit pré, derrière le jardin de la Thibaudière – là où tout le monde savait que j’allais quand la solitude était mon seul désir. Allongé sur le dos, je voyais mars se lever sur un ciel un peu bleu, mais strié de nimbus roses. Ce ciel me donnait à penser au Ciel. J’avais seulement vingt et un ans. Pourquoi ne croyais-je plus en Dieu ? Pourquoi pensais-je qu’il n’y avait rien dans cette nature si belle ? Ma sœur, morte maintenant, alors, avec son joli prénom de Marie Antoinette est venue “skipping” gentiment. Comment savait-elle que j’avais quitté le château ? Mais elle savait où me trouver quand j’étais seul et triste. “Je ne connais pas de plus grand bonheur que de marcher pieds nus dans la rosée”. Voilà comment j’ai su que je n’étais plus seul. Elle s’est penchée sur moi et m’a embrassé sur les lèvres. Cette familiarité n’avait rien d’étrange : c’était la première fois qu’elle se le permettait – ce fut aussi la dernière. Elle a pensé que j’avais l’air si triste et délaissé qu’aucun mot n’aurait pu effacer ma détresse. Elle m’a embrassé, pensant avec une simplicité merveilleuse qu’elle ne pouvait faire mieux. Je me suis assis, et ce désespoir ridicule qui m’afflige trop souvent avait disparu. Il n’y avait rien à dire, ni à Dieu, ni à ceux qui sont faits à son image. Dieu était revenu. Marie Antoinette, toujours gambadant, avait disparu, disant encore “Tu ne peux pas t’imaginer comme il fait bon de se balader pieds nus dans l’herbe mouillée”. Guy 10/12/75
Publié le 05/04/2010 par Michael — Famille
En ce deux janvier 1968, moi qui sais ma mort prochaine, j’ai bien le droit de penser (non sans un timide amusement) à l’attitude, quand j’aurai cessé d’être ici, des gens qui m’ont assez vu pour savoir que j’existais. D’abord, ma femme et mes enfants feront semblant d’oublier le mauvais caractère que j’avais. Ils s’efforceront à se rappeler quelque gentillesse, tout à fait occasionnelle de ma part : négligeant les fréquentes colères où je me mettais. Mes amis (je n’en ai point… je n’en ai plus) auront pour moi la pensée d’usage. Je serai heureux que Dieu veuille m’épargner la vision du macchabée saugrenu que, comme tout le monde, je ferai. Tout cela n’est qu’un préambule à ce qui s’est passé à la fin de l’été 1929. J’avais onze ans. Mon père venait de mourir. Et moi qui n’avais pas eu le temps de vivre beaucoup, je savais mal la signification de la mort. (La mort qui, il y a trente et un ans avait choisi la nuit de Noël pour frapper mon seul ami qui décidait de se tuer d’un coup de carabine dans le cœur – 1936). La mort “is no stranger to me”. Et mon père, en ce quatorze septembre 1929, mourait le soir à neuf heures moins le quart. Je l’avais connu presque toujours gai. Il n’était plus maintenant qu’un morceau de bois dans son lit. Ma mère, ma sœur et mon frère pleuraient. Et moi qui ne pouvais pleurer j’avais comme une honte de ne pas faire comme les autres. J’avais beau me frotter les yeux de mes poings, espérer que quelque larme coule ou qu’au moins la rougeur de ces miroirs donne à penser que j’avais épuisé le fonds de ma douleur. En vain. Le lendemain et les quatre jours qui suivirent, nous les avons passés, ma cousine Dauphine et moi à courir dans les bois. Les taches d’or du soleil traversaient le feuillage encore vert de cette Grande Allée : la peinture de tous mes rêves rendaient nos yeux plus bleus que la vie et le ciel. A midi, le soir, nous revenions pleins de bonheur, d’espoir, de joie. Pénétrant dans la vieille maison qui craquait de toutes les plinthes de ses parquets secs, nous marchions sur la pointe des pieds de peur de… quoi ? Nous faisions semblant de prier devant le morceau de bois qui avait été mon gentil père. Il était là, on ne savait trop pourquoi, entre deux draps tout blancs. Il y avait deux bonnes sœurs agenouillées sur des prie-Dieu. Une fois, comme j’avais demandé à l’une d’elle quel était son nom de famille, si elle avait été mariée puisqu’elle portait une alliance : la silhouette me répondit seulement que j’étais mal élevé. Enfin, le jour de l’enterrement est arrivé. C’était à l’église du village. Je n’ai pas fini d’oublier le “Libera me Domine, de morte aeterna” Le lendemain,19 septembre 1929, on m’avait laissé seul avec mon cousin Jacques. Nous étions dans la Chambre Rouge. La fureur, non la Tristesse, s’est emparée de moi. J’ai commencé à jeter par la fenêtre (et Jacques, plus jeune que moi, m’a imité) tous les objets qui se trouvaient dans la pièce. Ils s’en allaient briser sur le perron. C’est alors que j’ai compris seulement de quelle manière on peut souffrir. Notre vie n’est-elle pas étrange qui peut provoquer des effets si dissemblables chez l’un, chez l’autre ? “Fiat voluntas tua, sicut in coelo et in terra”.
Publié le 30/03/2010 par Michael de Montlaur — Divers
Montlaur est né à Biarritz, le 9/9/18. Pablo Picasso n’était pas loin, à la villa de la Mimoseraie où il passa l’été 1918 à l’invitation d’Eugenia Errazuriz. Montlaur est né avenue de la Reine Victoria. Sa mère, Alice Pereira Pinto passa les quatre années de la guerre au milieu de l’importante colonie brésilienne de Biarritz.
Publié le 30/11/2009 par MdM — Divers
S’il n’y avait pas eu la guerre qu’aurait fait Guy de Montlaur dans un monde idéal ? Gentleman farmer dans le château de ses ancêtres ? Artiste peintre philosophe dans les salons parisiens ? Hum… Impossible d’imaginer tout ça.
Guy de Montlaur était un grand sportif à la fin des années 30. C’était un cavalier d’obstacle qui a participé à un certain nombre de compétitions dont une fois à l’hippodrome d’Auteuil où il a chuté dans la rivière des tribunes et y a perdu sa cravache… Tous les matins, il allait faire son canter à Maison-Laffite, c’est à dire qu’il entraînait les chevaux de course avec les lads attitrés de l’hippodrome. C’est là qu’il a appris l’argot parisien au contact d’une classe sociale qui aurait dû lui être inconnue mais qu’il a apprécié à sa juste valeur. A la fin de l’entraînement, après une collation sans doute arrosée à sa juste mesure, il filait à la Sorbonne suivre des cours de philosophie.

Ça me rappelle mon propre parcours sauf que mon sport était le rugby et que j’allais me dévergonder à Colombes, cité populaire à l’époque. Et au parcours de mon fils Thomas, joueur de foot apprécié de ces collègues bigarrés du 93. Le sport permet la mixité sociale, la guerre aussi (mais autant l’éviter…). Le service militaire servait à ça. Mais moi, enfant de 68, je détestais l’idée même de me faire embrigader. Peut-être faudrait-il envisager une autre forme de Service qui permettrait cette mixité sociale essentielle à l’équilibre individuel. Beaucoup (mais pas assez) de jeunes s’investissent dans les associations qui viennent en aide aux migrants, aux enfants qui ont besoin de soutien scolaire, par exemple. Il faudrait suggérer aux autres de s’engager dans une telle voie pendant un court laps de temps. Le Conseil national de la Résistance a essayé de mettre en place un programme correspondant aux motivations des combattants et résistants tels les 177. Il en a résulté quand même “une grande partie des acquis sociaux de la seconde partie du XXe siècle” (Wikipédia). Pourquoi s’est-il impliqué corps et âme dès septembre 39 dans le combat corps à corps avec les allemands ? Je dis avec et non pas contre car, tel un sportif de haut niveau, il “s’amusait” avec l’adversaire (il n’y aucune raison de s’amuser dans l’armée, à moins d’inviter quelques allemands pour jouer avec vous). Son entraînement sportif lui avait appris l’endurance et renforcé son courage, l’aspect collectif de cet apprentissage lui avait permis d’appréhender les côtés psychologiques et tactiques du combat. Bien sûr, son service militaire en 1938 et l’entraînement aux Commandos à Achnacarry allaient dans le même sens.